Entete

Volume 3 - 2011

I. Civilité classique

Claude Habib et Philippe Raynaud :

  • Présentation
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    Alain Finkielkraut :

  • Avant Cogito, il y a bonjour
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    Tout en déplorant la disparition de la civilité, l’homme démocratique travaille à la détruire, par refus de la hiérarchie et défiance des faux-semblants. Levinas, en revanche, parce qu’il met en lumière l’événement du désintéressement, fait apparaître jusque dans la politesse courante la priorité d’autrui.

    Alain Finkielkraut est philosophe, professeur à l’École Polytechnique et producteur de l’émission Répliques à France Culture. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont Le Juif imaginaire (Le Seuil, 1981), La Sagesse de l’amour (Gallimard, 1984), La défaite de la pensée (Gallimard, 1987), Un coeur intelligent (Stock- Flammarion, 2009), Et si l’amour durait (Stock 2011). 

    Marie-France Renoux-Zagamé :

  • La notion juridique de civilité : éléments pour une autre histoire
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    Des années 1450 à la fin du XVIe siècle, les juristes ont chargé le terme civilité d’un sens spécifique, en soutenant qu’il s’agit d’une qualité que la loi du Prince doit présenter : pour acquérir pleine validité, c'est-à-dire être enregistrées par les juges, les règles créées par le souverain doivent être l’objet d’un contrôle de « civilité », ainsi nommé parce qu’il conduit les juges du Parlement à vérifier que la norme nouvelle n’est pas « contra jus », contraire au droit, c'est-à-dire au droit civil romain. L’histoire de la notion juridique de « civilité » se comprend à travers cette référence permanente au droit romain, et par là au droit de raison visé à travers lui. L’histoire de la notion juridique de civilité permet de souligner les thèmes, les associations d’idées et de termes, par lesquels les juristes ont pu contribuer à façonner la notion classique de civilité.

    Marie-France Renoux-Zagamé, spécialiste d’histoire de la pensée juridique, est Professeur émérite d’histoire du droit à l’université de Paris I Panthéon Sorbonne. 

    Lucien Jaume :

  • L’Europe et l’idée d’humanité éducable
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    La civilité peut être considérée à travers le projet européen d’une éducation à la liberté qui a été particulièrement développé par l’humanisme de la Renaissance. Dans le choix entre l’éducation et le dressage, entre la liberté par la règle et l’imitation par intimidation, on trouve un choix fondamental sur l’idée de société. Il ne suffit pas de dire que l’homme naît perfectible, l’opposition des finalités entre le projet de Kant et celui de Bonald, puis des saint-simoniens, montre la différence entre acceptation de la liberté ou recherche d’une intégration économique et « communautaire ». En fait, l’idée moderne d’une civilité raisonnable (conciliant l’autonomie individuelle et les obligations sociales) a été réactivée par Patocka dans sa formulation de l’Europe comme « souci de l’âme ». Il est temps de relayer ce message contre les idéologies actuelles de l’évaluation, du quantitatif et du pragmatisme qui s’institutionnalisent et anesthésient l’esprit européen.

    Lucien Jaume, agrégé de philosophie et docteur d’État en science politique, est directeur de recherche au CNRS (laboratoire CEVIPOF). Il enseigne la philosophie politique à Sciences Po Paris. Ses derniers ouvrages sont Tocqueville : les sources aristocratiques de la liberté (2008, prix Guizot de l’Académie française), Qu’est-ce que l’esprit européen ? (2010). 

    Hélène Merlin-Kajman :

  • Civilité, civilisation, pouvoir
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    Si le processus de civilisation, analysé par N. Elias, a pu être identifié de nos jours comme étant à l’origine des crimes nazis et coloniaux, c’est qu’une telle attaque s’appuie sur une idée de la civilité comme économie affective s’opposant (s’imposant) au « naturel » en une simple dynamique dualiste. Or, au XVIIe siècle, la civilité s’est plutôt dégagée comme un troisième lieu, entre les relations hiérarchiques d’honneur et les relations « immédiates » de la familiarité. Lieu d’une confusion, volontairement égalisatrice, de la place assignée à chacun, ce troisième style de vivre-ensemble ne se construit pas seulement en opposition à l’inégalité et l’incivilité ressenties des deux autres styles : au-delà, il se dessine peut-être aussi (pour les hommes du XVIIe siècle, pour nous) comme une chance, à un moment de brouillage, angoissant, des repères.

    Hélène Merlin-Kajman, ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, agrégée de lettres modernes, est actuellement professeur de littérature française à l’Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris III et directrice du centre de recherche Cercle 17-21 (EA-174). Spécialiste du XVIIe siècle, elle a entre autres publié La langue est-elle fasciste ? Langue, pouvoir, enseignement (Seuil, 2003), L’excentricité académique. Institution, littérature, société (Belles Lettres, 2001), L’absolutisme dans les lettres et la théorie des deux corps. Passions et politique (Champion, 2000) et Public et littérature en France au XVIIe siècle (Belles Lettres, 1994). Elle a également publié plusieurs romans, dont La Désobéissance de Pyrame (Belin, 2009). Membre de l’Institut Universitaire de France, Hélène Merlin-Kajman est aussi la fondatrice et directrice du mouvement littéraire Transitions (www. mouvement-transitions.fr). 

    Alain Pons :

  • Civilité et discrétion dans la litterature des manières en italie à la Renaissance
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    La discrétion, de nos jours, n’occupe qu’un rang secondaire parmi les qualités qui définissent la civilité. Il n’en allait pas de même aux XVIe et XVIIe siècles, quand, en Italie d’abord, puis dans le reste de l’Europe, a été dégagé, analysé et codifié un certain idéal des rapports sociaux auquel on a donné le nom de « civilité ». Sous le nom de « manières », c’est la totalité du comportement moral et politique des individus qui a été placée sous le signe de la « discrétion », entendue dans son sens étymologique de faculté de discernement indispensable dans le jugement et dans l’action. Dans deux œuvres italiennes, Le Livre du Courtisan, de Baldassar Castiglione (1528), et Galatée ou des manières, de Giovanni Della Casa (1558), qui ont eu une influence considérable dans l’Europe entière, la notion de discrétion, héritière des analyses aristotélicienne de la prudence et cicéroniennes de l’officium et du decorum, occupe une place centrale. Le personnage du Courtisan, dépeint par Castiglione, gentilhomme de la cour d’Urbino, doit considérer soigneusement, dans ses rapports avec le Prince et les autres membres de la Cour, « la chose qu’il fait ou qu’il dit, le lieu où il le fait ou le dit, en présence de qui, en quel temps, la cause pour laquelle il le fait, son âge, sa profession, la fin où il tend et les moyens qui peuvent l’y conduire ; et par de telles considérations qu’il se dispose discrètement (discretamente) à tout ce qu’il veut dire ou faire ». Le Galatée de Monseigneur Della Casa, recueil de conseils à un jeune homme, met au cœur de la vie sociale la discrétion définie comme tout ce qui favorise la « communication », c’est-à-dire les échanges et les rapports entre les hommes, en insistant surtout sur ce qui, dans les manières, risque de blesser autrui.

    Alain Pons a enseigné pendant trente ans la philosophie politique à l’Université de Paris X-Nanterre. Ses travaux ont porté principalement sur le XVIIIe siècle français (L’Encyclopédie, Montesquieu, Condorcet) et la pensée philosophique, morale et politique italienne, de la Renaissance au XVIIIe siècle. Il a ainsi traduit et commenté Le Livre du Courtisan, de Baldassar Castiglione (Paris, Éditions Gérard Lebovici, 1987 ; GF-Flammarion, 1991 ; Ivrea, 2010), Giovanni Della Casa, Galatée ou des manières, (Paris, Quai Voltaire, 1988 ; Le Livre de Poche, 1991), François Guichardin, Ricordi. Conseils et Avertissements en matière politique et privée (Paris, Ivrea, 1998). Il a d’autre part consacré de nombreuses études à l’oeuvre de Giambattista Vico, dont il a traduit et commenté certains des ouvrages principaux : Vie de Giambattista Vico écrite par lui-même (Paris, Grasset, 1981) ; La Science nouvelle (1744) (Paris, Fayard, 2001) ; La méthode des études de notre temps (Paris, Les Belles Lettres, 2010). Voir aussi A. Pons, Da Vico a Michelet, Saggi 1968-1995 (trad. P. Cattani, Pisa, Edizioni ETS, 2004). 

    Pierre Manent :

  • Montaigne et la civilité
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    En violant effrontément toutes les conventions, Montaigne met en œuvre une civilité supérieure. En critiquant la parole éloquente de Cicéron, Montaigne élabore la parole littéraire. L’éloquence républicaine du consul, ostensiblement gagée sur l’action, est emportée par la « parlerie ». La parole de Montaigne, apparemment limitée par l’étroitesse du « moi », ouvre la chance d’une attache plus rigoureuse de la parole à l’action, en tout cas aux choses humaines.

    Pierre Manent est directeur d’études à l’EHESS. Il a publié récemment Les métamorphoses de la cité. Essai sur la dynamique de l’Occident (Flammarion, 2010). 

    Stéphan Vaquero :

  • Civilité et incivilité chez Baltasar Gracián
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    La civilité chez Gracián est une forme de sociabilité, dont les règles peuvent être dégagées des trois cents maximes de l’Oráculo manual y arte de prudencia (1647), pour montrer qu’elle est essentiellement une éthique : une normativité par laquelle les manières d’être s’autorégulent au sein du « commerce des individus ». Mais, la « raison d’État de soi-même » que Gracián propose à tout individu dès Le Héros (1637), maintient une caractéristique fondamentale de son origine politique et économique : chaque individu est conçu comme un « micro-État », gouverné par l’« intérêt d’honneur ». La civilité est dès lors fondée sur une incivilité originaire, ce qui est aussi une manière de la légitimer, par une forme d’autorégulation propre à la recherche de la satisfaction des intérêts individuels.

    Stéphan Vaquero, agrégé et docteur en philosophie, enseigne au lycée A. Camus à Fréjus. Il a notamment publié B. Gracian, la civilité ou l’art de vivre en société (Paris, PUF, Coll. « Fondements de la politique », 2009) et une traduction de B. Gracian, Le Politique. Ferdinand le Catholique (Paris, PUF, coll. « Fondements de la politique », 2010). 

    Laurent Thirouin :

  • Pierre Nicole, improbable théoricien de la civilité
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    On ne s’attendrait pas à trouver à Port-Royal, haut lieu de la rupture et de l’affrontement, un des grands penseurs de la civilité au XVIIe siècle. Dans les Essais de Morale (1671-1675) de Pierre Nicole, se développe cependant une pensée originale, souvent paradoxale, de la civilité, de ses mécanismes et des bénéfices qu’on peut en attendre dans une perspective chrétienne. La délicatesse du lien social et la fragilité des « appuis » dont chacun, malgré soi, se montre tributaire, justifient une attention aux formes, qui relève pour Nicole de la vertu de condescendance. À un moment où l’idéal mondain de l’honnête homme fait l’objet du soupçon des moralistes, l’auteur des Moyens de conserver la paix avec les hommes et de la Civilité chrétienne analyse l’art de paraître comme un art de ressentir et la paix civile comme une figure évangélique.

    Laurent Thirouin est professeur de littérature française du XVIIe siècle à l’Université Lumière Lyon 2. Il est l’auteur de divers travaux sur l’oeuvre de Pascal (Le Hasard et les règles. Le modèle du jeu dans la pensée de Pascal, rééd. 2011) et la vie intellectuelle dans le milieu de Port-Royal (l’oeuvre morale de Pierre Nicole, la querelle du théâtre, l’augustinisme au XVIIe siècle). 

    Charles-Olivier Stiker-Métral :

  • La Bruyère et les « vertus du dehors »
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    En quoi les Caractères se distinguent-ils d’un traité de civilité ? En adoptant le modèle théophrastien, La Bruyère porte son attention moins sur les normes de la civilité que sur les conditions dans lesquelles il est possible de porter un jugement sur les comportements humains. La civilité, sous le regard du moraliste, devient objet de perplexité, mais aussi critère d’évaluation des conduites inciviles. L’indignation face à l’évidence qui se dégage alors est construite par le moraliste sur le modèle de l’expérience et vient justifier la prise de parole du moraliste.

    Charles-Olivier Stiker-Métral, Maître de Conférences à l’Université Charles-de-Gaulle - Lille 3, est l’auteur de Narcisse contrarié. L’amour propre dans le discours moral en France (1650-1715) (Paris, Honoré Champion, 2007). 

    Camille Guyon-Lecoq :

  • La civilisation par l’opéra de Dubos à Voltaire
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    Dans ses Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture, l’abbé Dubos propose aussi – et peut-être surtout – de raisonner sur les effets et sur les causes du succès croissant de la tragédie lyrique en France : grâce à Quinault et à Lully, chacun peut, en droit, sentir résonner en soi le sentiment d’autrui, sans extravaguer dans l’illusion ou la complaisance, pourvu que cet autrui soit imaginé proche. Comme Voltaire et Hume, lecteurs attentifs de Dubos, le rediront après lui, l’empathie n’aura supplanté la catharsis que pour civiliser les mœurs en élargissant un Public sensible au sein duquel l’approfondissement de la compassion sera capable de renforcer civilité et politesse.

    Camille Guyon-Lecoq, ancienne élève de l’École Normale Supérieure de Saint- Cloud-Fontenay-aux-Roses, agrégée de Lettres classiques et docteur ès Lettres, Maître de Conférences à l’Université de Picardie-Jules Verne, consacre ses recherches à la naissance de l’idée de sensibilité au tournant des Lumières. Auteur de La Vertu des Passions. L’esthétique et la morale au miroir de la tragédie lyrique (1673-1713), elle travaille sur l’influence de la sensibilité lyrique sur le théâtre du premier XVIIIe siècle et au-delà, plus particulièrement sur la tragédie de Voltaire. D’autre part, s’appuyant sur les lectures françaises des pensées anglaise et écossaise du moral sense, elle cherche leurs échos dans le roman français des Lumières où elles se conjuguent avec un lyrisme tout opératique et étudie la naissance d’un point de vue proprement esthétique dans les Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture de cet « abbé d’opéra » que fut Dubos. 

    Jean-Paul Sermain :

  • Le XVIIIe siècle au chevet de la société conjugale
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    De Madeleine de Scudéry à Marivaux, en passant par Antoine Galland et surtout Montesquieu, on voit les dix-septième et dix-huitième siècles traiter avec attention la civilité conjugale telle que Cicéron la fonde et proposer diverses façons de l’envisager. On peut retenir de leurs textes deux réflexions. L’une concernant la civilité : elle ne peut s’établir que par le désir et elle implique plus qu’une volonté des affections ; elle suppose qu’on noue des liens tendres. La seconde réflexion concerne le bonheur du couple : le souci de la civilité établit entre les époux une distance, les empêche de se fondre dans l’unité de la possession ou de la loi, maintient la liberté de chacun. La civilité classique non seulement n’est pas rendue caduque par les acquis de la démocratie mais au contraire les rejoint : elle étend aux rapports personnels l’exigence de liberté ; la définit comme l’attention à la liberté des autres et fait de cette attention dans le couple un sentiment amoureux.

    Jean-Paul Sermain est professeur de littérature française à l’université de la Sorbonne nouvelle Paris 3. Il s’intéresse à la place qu’occupe la pensée rhétorique dans les conceptions de la littérature et de la société de la première modernité, et a publié plusieurs livres sur le roman, le conte de fées, le conte oriental et prépare un ouvrage sur le théâtre de Marivaux.

    Claude Habib :

  • « Ma sotte et maussade timidité »: Rousseau et la civilité française
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    Les positions de Rousseau à l’égard des manières aristocratiques ont grandement varié, du rejet emphatique à la compréhension la plus fine. Très tôt, dans les écrits politiques, il ménage une place à une « civilité sauvage », inhérente à toute société. Sans annuler la charge contre la politesse française, hypocrite et mensongère, l’autocritique qu’il mène dans Les Confessions, met en cause sa propre timidité. Ce trait de caractère fait voir ce que les promoteurs classiques de la politesse n’avaient pas soupçonné : la timidité révèle des effets d’intimidation, qui ne dépendent pas de la malveillance d’autrui et n’impliquent aucune intention d’exclure les faibles et les nouveaux venus.

    Claude Habib est Professeur de littérature à l’Université Sorbonne Nouvelle (Paris 3), spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle. Elle est notamment l’auteur de Consentement amoureux. Rousseau, les femmes et la cité (Paris, Hachette, 1998 ; Paris, Pluriel, 2001), Galanterie française (Paris, Gallimard, 2006) et Le Goût de la vie commune (Paris, Flammarion, 2014). Elle a également dirigé, avec Philippe Raynaud, Malaise dans la civilité paru en 2012 aux éditions Perrin (Paris).

    Mona Ozouf :

  • Procès des formes et procès de la Révolution
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    L’article examine le sort réservé aux formes juridiques par la Révolution française, en partant du procès du roi, où le sort de Louis XVI a moins occupé les députés que la manière adoptée pour le juger. Ainsi, et même si les partisans d’une justice d’exception triomphent en définitive, les débats n’en comportent pas moins un éloge paradoxal des formes, garantes de l’égalité, remèdes à l’entraînement de l’enthousiasme, obstacles à la sauvagerie. En revanche, dans les procès qui suivront – celui des Girondins, celui de Danton –, l’équivalence établie entre la Révolution et l’extraordinaire volatilise le souci des formes ordinaires de la justice, les tient pour autant d’écrans néfastes entre la volonté du peuple et son objet, et les condamne comme contre-révolutionnaires en leur essence. Ainsi glisse-t-on du procès des formes à celui de la civilité.

    Mona Ozouf est directeur de recherches au CNRS et historienne de la Révolution française. Elle a notamment publié La Fête révolutionnaire (Gallimard, 1976) ; Dictionnaire critique de la Révolution française (en collaboration avec François Furet, Flammarion, 1988) ; Varennes, la mort de la royauté (Gallimard, 2005) ; Composition française, retour sur une enfance bretonne (Gallimard, 2009). Dans son approche de la singularité française, elle a aussi traité le problème de la relation entre les hommes et les femmes : Les Mots des femmes (Fayard, 1995) ; et celui des rapports de l’histoire et de la littérature : Les aveux du roman. Le XIXe siècle entre Ancien Régime et Révolution (Fayard, 2001). 

    Philippe Raynaud :

  • Liberté, civilité, politesse : la géographie des Lumières selon Madame de Staël
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    Élevée dans le culte de Jean-Jacques Rousseau, mais soucieuse d’affirmer le droit des femmes à la « gloire » et au génie, Madame de Staël est d’abord l’héritière des controverses qui, tout au long du XVIIIe siècle, mettent en relation le régime politique, le statut des arts et des sciences, les manières et la place des femmes dans la société des Lumières. Elle cherchera d’abord, dans la période qui suit immédiatement la révolution française, à fonder une politesse « républicaine » qui s’opposerait à la fois à la violence jacobine sans revenir aux conventions de la monarchie. Dans ses œuvres ultérieures, elle donne des « manières » françaises, de la galanterie et de l’ « esprit de conversation » une vision plus positive, dans le cadre d’une réflexion générale sur les mœurs et les institutions des grandes nations européennes.

    Philippe Raynaud, est Professeur de science politique à l’Université Panthéon-Assas (Paris II) et membre émérite de l’Institut Universitaire de France. Il est notamment l’auteur de Max Weber et les dilemmes de la raison moderne (Paris, PUF, [1988] 1996), de L’extrême gauche plurielle. Entre démocratie radicale et révolution (Paris, éditions Autrement, 2006 ; rééd. Paris, Perrin, 2010), de Le juge et le philosophe (Paris, Armand Colin, 2008), de Trois révolutions de la liberté (Paris, PUF, 2009), et de La Politesse des Lumières (Paris, Gallimard, 2013). Il a également dirigé avec Stéphane Rials un Dictionnaire de philosophie politique (3e éd., Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2003).

    II. John Selden (1584-1654), juriste européen

    Denis Baranger :

  • Ouverture : présentation de John Selden
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    Denis Baranger est professeur de droit public à l’Université Panthéon-Assas (Paris II) et membre junior de l’Institut Universitaire de France. Il est diplômé de l’Université Paris II, ainsi que de Sciences Po Paris et de l’Université de Cambridge. Il est spécialiste de droit constitutionnel français et comparé, d’histoire de la pensée politique et de jurisprudence. Il a été professeur invité aux Universités de Melbourne et d’Oxford. 

    Céline Roynier :

  • Selden, Coke : deux common lawyers, deux langages de la liberté ?
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    Lors des débats qui menèrent à l’adoption de la Pétition du Droit en 1628, la chambre des Communes chargea Littleton, Coke et Selden de convaincre les Lords d’adopter une résolution établissant l’illégalité de l’emprisonnement sans cause. Dans leurs démonstrations respectives, Coke et Selden parlent vraisemblablement deux langues issues de deux époques différentes. La démonstration de Selden est largement marquée par un esprit « humaniste », proche de celui des juristes continentaux, alors que celle de Coke semble s’inscrire davantage dans la tradition juridique médiévale. Pourtant, le même esprit de liberté caractérise les développements des deux juristes. Un langage du droit bien particulier a donc permis à l’humanisme pratique et à la philosophie politique des Anciens de nourrir le discours constitutionnel anglais porté par la common law.

    Céline Roynier est Professeur de droit public à l’Université de Rouen. Elle est l’auteur d’une thèse intitulée Le problème de la liberté dans le constitutionnalisme britannique (Université Panthéon-Assas, décembre 2011).

    Jauffrey Berthier :

  • Les Notes upon Fortescue de Selden. Repenser l'excellence et l'identité du droit anglais
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    Les notes ajoutées par Selden en 1616 au De Laudibus Legum Angliae de Fortescue, permettent de préciser la place que l’érudit anglais entend occuper dans les débats de l’époque concernant la nature et la valeur du droit anglais. Cet article envisage de montrer que Selden refuse, sur la base d’une analyse rationnelle de la nature de la loi civile, le lien entre ancienneté et excellence du droit qui constitue un motif important de l’usage politique et idéologique du droit anglais, et qu’il peut ainsi proposer une défense originale du droit anglais s’appuyant sur une conception de l’histoire juridique anglaise radicalement nouvelle.

    Jauffrey Berthier est agrégé et docteur en philosophie. Il enseigne au lycée Grand Air d’Arcachon et à l’Université Bordeaux III. Il fait partie du « Groupe Hobbes » rattaché à l’équipe de recherches « Sciences Philosophie Humanités » de l’Université Bordeaux III. Après avoir soutenu une thèse intitulée « Gouverner par les lois. Hobbes et le droit anglais », il poursuit ses recherches sur la pensée politique et juridique anglaise des XVIe et XVIIe siècles. Il a à ce titre rédigé différents articles (publiés ou en cours de publication) sur Th. Hobbes, Ed. Coke, J. Harrington et Fr. Bacon, et co-dirigé plusieurs volumes consacrés à Th. Hobbes. 

    Franck Lessay :

  • Les Propos de table de John Selden : du réalisme en politique
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    Table-Talk, de Selden, est un ouvrage foisonnant et stimulant à la fois. Les sujets abordés y sont classés selon l’ordre alphabétique, ce qui ne remédie que très partiellement au caractère décousu de l’ensemble. Cependant, un subtil réseau d’allusions aux doctrines politiques et juridiques de Selden permet de saisir la cohérence d’une pensée, en même temps que sa force et son originalité. Avec le naturel de propos tenus librement au fil des rencontres, Selden commente une actualité brûlante (en cette période révolutionnaire) en lui appliquant les catégories qui sous-tendent ses grandes œuvres d’historien du droit et des institutions. Il livre son sentiment sur certains aspects des événements en cours. Ses choix politiques et son itinéraire philosophique s’en trouvent éclairés. Une attitude générale se dessine, qui relève de ce qu’on définira, selon le point de vue, comme de la lucidité, de l’opportunisme ou du réalisme. Une lassitude se perçoit également qui est riche d’enseignements sur les conséquences de l’engagement de l’intellectuel dans la vie de la cité dans des temps agités.

    Franck Lessay, ancien élève de l’École Normale Supérieure (Ulm), agrégé d’anglais, professeur de civilisation britannique à l’Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris III. Ancien président du jury de l’agrégation externe d’anglais (2004-2007). Outre une centaine d’articles, ses publications incluent : Souveraineté et légitimité chez Hobbes (Paris, PUF, 1988) ; Le débat Locke/Filmer (Paris, PUF, 1998) ; Figures de la royauté en Angleterre, de Shakespeare à la Glorieuse Révolution (F. Laroque et F. Lessay éds., Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1999) ; Esthétiques de la nouveauté à la Renaissance (F. Laroque et F. Lessay éds., Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001) ; Innovation et tradition de la Renaissance aux Lumières (F. Laroque et F. Lessay éds, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2002) ; Les fondements philosophiques de la tolérance (3 volumes, Y. C. Zarka, F. Lessay, G. A. J. Rogers éds, Paris, PUF, 2002) ; Enfers et délices à la Renaissance (F Laroque et F. Lessay éds, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2003).

    Alain Wijffels :

  • La construction historiographique du droit romain dans l’Ad Fletam Dissertatio de John Selden (1647)
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    Dans Ad Fletam Dissertatio (1647), J. Selden soutient que la trilogie Bratton, Thornton et Fleta reflète l’usage temporaire, chez certains juristes anglais de la fin du XIIIe siècle, notamment dans la pratique, de se référer au droit romain. Cependant, dès le règne d’Édouard III, cet usage tend à disparaître. Sur l’ensemble de l’histoire anglaise de l’Antiquité romaine jusqu’à son époque, Selden ne reconnaît pas une pratique ayant admis une autorité juridique ou une influence intellectuelle significative du droit romain dans l’ordre juridique anglais. Cette reconstruction historiographique du rôle du droit romain en Angleterre, qui revient à nier toute « réception » de son autorité, est étayée par un redoutable argumentaire d’érudition historique, mais au prix d’une réduction proto-positiviste, Selden ne considérant pour l’essentiel que les textes (quasi-)normatifs ou les règles de droit positif, mais ignorant largement la méthode et la culture des droits savants. Ce modèle réducteur demeure néanmoins jusqu’à nos jours le paradigme historiographique prédominant, qui peut par ailleurs être validé pour l’essentiel du fait qu’il a pendant des siècles contribué à déterminer les approches des principaux acteurs du droit anglais.

    Alain Wijffels, Dr. jur. (Amst.), PhD (Cantab.), DLitt (Cantab.), a effectué des études universitaires en Angleterre, en Belgique, en France et aux Pays-Bas. Il est diplômé en philosophie, en droit, en droit canonique, en droit romain, en histoire médiévale et en criminologie. Depuis plus de vingt ans, il est chercheur au CNRS, professeur d’histoire du droit et de droit comparé aux universités de Louvain et de Leyde. Ses recherches et publications concernent notamment les rapports entre les droits savants et la pratique. Il a publié un manuel élémentaire d’histoire comparée du droit : Introduction historique au droit - France, Allemagne, Angleterre (PUF, 2010).

    Guy G. Stroumsa :

  • John Selden et les origines de l’orientalisme
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    Cette courte étude a pour but de souligner le contexte culturel et intellectuel dans lequel s'inscrit la pensée de Selden, un des grands humanistes et antiquaires des débuts des temps modernes, et de relever l'enracinement de son approche juridique dans une réflexion intense et prolongée sur certains concepts fondamentaux de la pensée rabbinique. Le De Diis Syris, ouvrage de jeunesse de Selden, offre en résumé une histoire des religions polythéistes du Proche-Orient ancien. Ce livre sera rapidement diffusé sur le continent, et aura un impact profond. De son intérêt pour le milieu culturel et religieux dans lequel la Bible avait été composée, Selden développe un savoir précis des textes classiques de la tradition rabbinique, en particulier du Talmud. Selden est aussi un grand admirateur de Maïmonide, qu'il suit dans les grandes lignes de sa vision de l'histoire des religions. En particulier, Selden, comme Maïmonide, conçoit les lois noachides comme l'équivalent juif de la loi naturelle. Il développe cette idée dans le De Iure Naturalis. Pour lui, la découverte des traditions orientales permet, par leur comparaison aux concepts européens, de mieux comprendre l'humanité et son histoire.

    Guy G. Stroumsa is Professor of the Study of the Abrahamic Religions; Fellow of Lady Margaret Hall, University of Oxford; Martin Buber Professor of Comparative Religion, Emeritus, Hebrew University of Jerusalem; Dr. h.c. (Zurich); Member of Israel Academy of Sciences and Humanities; Alexander von Humboldt Research Award (2008); Chevalier dans l’Ordre du Mérite. He has mainly worked on religious movements and contacts in late antiquity and on the early history of the modern study of religion, and have authored ten books, co-edited fifteen, and written about 120 scholarly articles. The two poles of his work are reflected in two of his last publications: The End of Sacrifice: Religious Transformations of Late Antiquity (Chicago, Chicago University Press, 2009); A New Science: The Discovery of Religion in the Age of Reason (Cambridge, Mass., Harvard University Press, 2010).

    Jacques Le Brun :

  • John Selden et Richard Simon, deux conceptions « modernes » de l’exégèse
  • Résumé L'auteur PDF HTML

    Richard Simon n’a cité qu’une fois Selden et encore à travers le commentaire du Nouveau Testament de Balduinus Walaeus. Cela nous conduit à souligner, dans son ignorance des œuvres de Selden, la mutation radicale de l’érudition biblique entre l’historien anglais, dont Pierre-Daniel Huet sera encore proche, et le critique français. Si l’érudition de Selden est toujours reconnue à la fin du XVIIe siècle, c’est au niveau de la méthode critique que se situe dans le cas de Richard Simon l’évolution essentielle.

    Jacques Le Brun, agrégé de lettres, ancien Pensionnaire de la Fondation Thiers, Docteur ès-Lettres, Directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études, Section des Sciences religieuses, chaire d’Histoire du catholicisme moderne (de 1978 à 2000). Auteur, entre autres, outre de nombreux articles, de La Spiritualité de Bossuet (Klincksieck, 1972, rééd. 2004), Le pur amour de Platon à Lacan (Seuil, 2002), La jouissance et le trouble, Recherches sur la littérature chrétienne de l’âge classique (Droz, 2004), Le pouvoir d’abdiquer, Essai sur la déchéance volontaire (Gallimard, 2009). Éditeur de la Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte de Bossuet (Droz, 1967), des Œuvres de Fénelon dans la Bibliothèque de la Pléiade (2 volumes, Gallimard, 1983-1997), des Aventures de Télémaque de Fénelon dans la collection Folio (Gallimard, 1995).

    Jean-Louis Quantin :

  • John Selden et l’étude de l’Antiquité chrétienne : Érudition, critique et anticléricalisme
  • Résumé L'auteur PDF HTML

    Les travaux de Selden dans le domaine de l’Antiquité chrétienne, s’ils ne constituent pas l’essentiel de son œuvre, sont révélateurs de sa méthode : souci de vérifier les citations, recours aux originaux sans se contenter des traductions, comparaison de plusieurs éditions, acquises sans a priori confessionnel, dans sa riche bibliothèque personnelle. La représentation qu’il se faisait de l’histoire de l’Église, vue comme une usurpation progressive de la part du clergé, à partir du moment décisif de la conversion de Constantin, influença fortement sa critique des sources, très vigilante vis-à-vis des textes attribués aux Pères anténicéens, beaucoup moins rigoureuse pour les époques postérieures. Ce qui était en cause, en dernière analyse, c’était la possibilité d’une histoire non théologique des origines chrétiennes.

    Jean-Louis Quantin, ancien élève de l’École Normale Supérieure, agrégé d’histoire, docteur et habilité à diriger des recherches en histoire moderne (Paris-Sorbonne), est depuis 2002 directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études, Section des Sciences historiques et philologiques, où il occupe la chaire « Érudition historique et philologique, de l’âge classique aux Lumières ». Il a notamment publié Le catholicisme classique et les Pères de l’Église. Un retour aux sources (1669-1713) (Paris, Institut d’Études Augustiniennes, 1999) ; The Church of England and Christian antiquity : The construction of a confessional identity in the 17th century (Oxford, Oxford University Press, 2009).

    Ofir Haivry :

  • John Selden and the early modern debate over the foundations of political order
  • Abstract L'auteur PDF HTML

    This essay traces the connection between the epistemological assumptions and the political theory of John Selden, on the background of the theories developed by some of his most prominent contemporaries. I will look at the ideas of Grotius, Hobbes and Filmer – thinkers who knew Selden’s work, and like him developed and put to paper their main political ideas, between 1620 and 1640 – with a special emphasis on the connection between their political thought and their epistemic approach. This review will allow us to put Selden’s ideas into the context of the early modern debate on the foundations of the political order, and to better understand many of the issues he was addressing.

    Ofir Haivry, PhD, History, 2005, UCL (University of London); Director of Studies at The Shalem Center (Jerusalem); Since 2010 member of Israel’s Council for Higher Education (CHE); Since 2011 member of Israel’s Council for Archeology (Ministry of Culture). Publications include: Forthcoming – John Selden and the Western Political Tradition (Cambridge University Press, 2012); Forthcoming – “Between reason and imagination: Gilliam’s vision and European Nationalism” in Visions of Terry Gilliam (Columbia University Press, 2011); “Introduction” to the first complete Hebrew language version of Sir Robert Filmer, Patriarcha (Shalem Press, Jerusalem, 2009); “Introduction” to the first complete Hebrew language version of Alexis de Tocqueville, Democracy in America (Shalem Press, Jerusalem, 2008).

    Frédéric Gabriel :

  • L’ordo alexandrin : Sa’id ibn Batriq, Selden, et la hiérarchie ecclésiale. De l’Orient chrétien à l’ecclésiologie primitive
  • Résumé L'auteur PDF HTML

    La traduction par Selden d’un extrait de la chronique de Sa’id ibn Batriq, patriarche d’Alexandrie au Xe siècle, pourrait laisser croire à un travail de pure érudition sur le christianisme arabophone. Cette publication prend tout son sens si elle est resituée non seulement dans le contexte anglais des années 1640, mais bien plus encore dans les controverses sur la hiérarchie et la géographie ecclésiales qui avaient notamment mobilisé Claude Saumaise et Denis Petau. Nous répondons à ces trois questions : pourquoi l’auteur et l’extrait sélectionnés sont-ils significatifs pour Selden et ses contemporains ? Comment cette publication est-elle reçue ? Quelle est la portée du modèle alexandrin ? Il s’agit ni plus ni moins de penser l’institution, sa fondation et son rapport à la tradition (notamment chalcédonienne).

    Frédéric Gabriel est chargé de recherche au CNRS (UMR 5037, Institut d’Histoire de la Pensée Classique, ENS Lyon), et travaille principalement sur les xvie-xviie siècles, dans les domaines suivants : la théologie, l’ecclésiologie, les usages de la patristique africaine tardo-antique dans l’Europe moderne, les rapports des Églises latines et orientales. Il a récemment publié : « Collectionner les saints : hagiographie, identité et compilation dans les compilations non-bollandistes (xvie-xviie s.) », French Studies, 65/3, 2011, p. 327-336 ; « Roi mineur et naissance de la majesté dans les discours auliques : une raison d’État encomiastique », Revue de synthèse, 130/2, 2009, p. 233-265.

    III. Varia

    Mikhaïl Xifaras :

  • Fictions juridiques. Remarques sur quelques procédés fictionnels en usage chez les juristes
  • Résumé L'auteur PDF HTML

    Cet article présente quelques procédés fictionnels en usage dans le travail des juristes, à partir d’exemples plus ou moins célèbres dans la littérature spécialisée. À l’occasion de ce panorama non exhaustif, seront proposées quelques réflexions sur les rapports entre droit, réalité et fiction. Le premier cas est celui d’un dispositif fictionnel de type « feintises sérieuses » qu’on peut interpréter comme tromperie, ou comme mascarade (Partie I). Le second est celui qu’on s’accorde généralement à considérer comme celui des fictions juridiques stricto sensu, ou encore fictions techniques. Ces fictions relèvent aussi du type des feintises dites sérieuses, elles sont nommées « fictions historiques » par Rudolf von Jhering et désignent le procédé par lequel ce qui est tenu pour faux est pris pour vrai dans un but pratique, en quoi elles peuvent être comprises comme des fétiches (Partie II). Les troisième et quatrième cas illustrent l’analogie entre des dispositifs fictionnels mis en œuvre respectivement par la Cour de Dole en 1573 et dans quelques décisions récentes de la Cour de cassation. Ces dispositifs se présentent comme des feintises qu’on peut qualifier de roublardes, elles remplissent la fonction de renseignement mythique (Partie III). Les cinquième et sixième cas consistent en deux adages juridiques établissant des présomptions (simples et irréfragables) qu’on peut interpréter comme des feintises indolentes, auxquelles il n’est pas impossible d’attribuer une fonction carnavalesque, afin d’en tirer les leçons qui permettront de proposer une interprétation nouvelle du premier cas (Partie IV). Le septième cas est celui d’une fiction juridique tirée de certains articles du Code civil qui s’interprète comme un jeu de langage, et offre de dégager les règles propres au genre juridique, au sein de la grande famille des feintises ludiques (Partie V). Le huitième cas, qui intéresse directement l’ontologie sociale, est l’occasion de plonger dans la fameuse querelle relative à la nature juridique de la personne morale, il permet de considérer les dispositifs fictionnels dans le droit comme autant de jeux de miroirs, fournissant ainsi l’occasion de quelques réflexions sur la condition de polycosmie radicale qui est la nôtre (Partie VI). Le neuvième et dernier cas n’a pas survécu à la relecture attentive d’amis que je remercie pour leur vigilance. Quelques intermèdes viennent parfois suspendre ce déroulement.

    Mikhaïl Xifaras est professeur de droit public à l’École de droit de Sciences Po (EA 4461, 13 rue de l'Université, 75 007 Paris, France) où il enseigne la philosophie et la théorie du droit. Il est membre junior de l’Institut Universitaire de France (2006, chaire de philosophie du droit). Il est également professeur invité à la Harvard Law School (2011-2012) et à l’Université de Keio (2011-2012). Ses principales publications portent sur la philosophie du droit : La propriété, étude de philosophie du droit (PUF, 2004) ; Éprouver l’universel, essai de géophilosophie, en coll. avec Kenta Ohji, (Kimé, 1999). Il a par ailleurs participé à la direction d’ouvrages collectifs parmi lesquels : Repenser le contrat avec G. Lewkowicz (Dalloz, 2009) ; Généalogie des savoirs juridiques, le carrefour des Lumières (Bruylant, 2008) ; Philosophie de l’impôt, avec J.-C. Dupont et Th. Berns, (Bruylant, 2007). Il est, enfin, l’auteur de nombreux articles de théorie de la propriété, d’histoire de la pensée juridique moderne et de philosophie politique.